Dimanche: Texte, ici et avant

 

Le(s) Train(s).

Je me souviens de la première fois que j’avais pris ce train. Même Trajet, même horaire, à peu près même période de l’année. 5H à traverser la campagne française, à une vitesse tranquille. Je me souviens que je me maudissais intérieurement d’avoir pris ce train, un TER plutôt qu’un TGV. Impossible de s’endormir pour une rapide sieste, les haut-parleurs crachaient bruyamment grésillements et annonces du contrôleur à chaque arrêt, toutes les 15 minutes environ. Mais je devais aussi travailler, l’examen final de la formation que je suivais allait bientôt avoir lieu, et le train a toujours été pour moi le meilleur endroit pour me concentrer. Le défilement des images à l’extérieur du train m’apaise et me permet de capter mon trop-plein d’attention. Exit la sieste donc, bonjour la fiscalité. Assise à un carré de places à quatre -et maintenant je me souviens qu’il ne s’agissait pas de ce TER là, mais d’un TGV, car j’avais une grande table à rabat- j’avais étalé mes cours et essayais vainement de résumer des notions impossible à résumer, ce qui me mettait dans un certain état d’énervement (un jeune couple monte à Tonerre s’installe en face de moi et ils commencent à parler, fort, ça m’empêche l’évasion du regard vers le paysage qui défile, je mets mon casque et écoute Vive la fête de Noir Désir). J’avais donc réussi jusque là à rester seule dans le carré malgré l’afflux de passagers à chaque arrêt -était ce donc bien le TER?- , mon agitation concentrée au-dessus de mes feuilles de cours devait prendre trop d’espace, et ça m’arrangeait bien. Peu avant Paris -ce devait donc bien être le TER, avec des anciens wagons peut-être- un homme s’installe en face de moi. Une cinquantaine d’année, râblé, la peau brune foncée, un chapeau type borsalino avec une bande à rayures noires et blanches. (Le couple en face de moi, dans les 17 ans, a la tête et une manière de se mouvoir typique des gens de la Bourgogne. Je ne peux m’empêcher de regarder discrètement le garçon, qui a un sourire tout particulier, et régulièrement illumine tout son visage, très animé par ailleurs. Ça lui donne tout à coup un charme particulier, ce sourire par en-dessous, et lui enlève son air courtaud). Au bout de quelques instants, je sens que l’homme m’observe, un peu plus longtemps que ce qu’il n’est de rigueur. Je lève les yeux sur lui.

« Vous êtes avocate ? » Me demande-t-il dans un français teinté d’un accent dont je n’arrivais pas déterminer la provenance. Il fait un geste vers mes papiers étalés sur la table. (Je n’ai eu ni café, ni cigarette ce matin, et la constante agitation autour de moi, j’ai du me décaler pour faire de la place sur la banquette en demi-cercle que j’occupe, pour finalement pouvoir revenir à ma position initiale 5 min plus tard, commence à rentrer en moi, et ma concentration s’étiole de plus en plus). Fatiguée de mes essais infructueux pour tenter de réviser efficacement, je lui répondis dans un sourire amusé -je crois, il est possible que j’ai été un peu plus sur la défensive, mais les trains m’ont toujours amenés avec eux des histoires incroyables, je m’y laisse donc facilement aborder-. « Non pourquoi pensez-vous ça ? » « Vos papiers, là, on dirait des papiers d’avocat. » -c’était peut-être la législation, finalement que je révisais-. Je lui explique que ce sont mes cours, pour une formation que je ne voulais pas tout à fait faire à la base, mais bon, le cadre législatif est utile à connaître -c’était donc bien la législation.

    • – Ah l’administration dans la Culture ? Je connais un peu, je suis musicien, je joue de l’accordéon, j’ai fait des disques.

– De l’accordéon ? J’aime bien parfois. Où jouez-vous ?

– Par ci, par là. En ce moment plutôt dans le métro. Ses yeux se détournent légèrement en disant ça. Avant je tournais pas mal, dans toute l’Europe.

– Oui, ce n’est pas toujours facile actuellement d’arriver à durer. Moins d’argent partout, je le vois bien.

Je sentais bien que ça l’avait gêné un instant mais voyant que je n’ai pas tellement d’à priori sur la question, il sourit, rassuré.

(Difficultés à me souvenir de la conversation, mais ce devait être à peu près ça, cette fois, un homme s’est assis à côté de moi, fin de quarantaine, prends soin de lui, écrit dans un carnet en lisant un bouquin barré de la mention « à paraître mai 2017 », avec une fiche d’édition à côté. Cela serait drôle si il en était justement un, d’éditeur. Titre du Livre « Le peuple des abattoirs »). Les immeubles de la banlieue parisienne avaient maintenant remplacé les forêts et les maisons en vieille pierre. Le ciel était gris et nous nous taisons un moment. Le wagon commençait lentement à se préparer pour l’arrivée du train. A un moment, parce que cela me titillait depuis le début de ne pas arriver à déterminer sa langue derrière cet accent, je lui demandais :

– Vous parlez un français parfait, mais je suis assez curieuse des langues, je situe assez facilement les accents, mais je n’arrive pas à déterminer l’origine du votre, pouvez-vous me dire d’où venez-vous ?

Il eut un brusque mouvement de recul, se dressant sur sa banquette, une lueur de peur dans le regard remplaçant la clarté dont il était empli jusque là. Il se leva et jeta un regard à la ronde, comme pour s’assurer de ne pas être entendu ou surveillé – ce devait être plus tôt dans le trajet, le wagon était alors calme-. Il se pencha vers moi et me dit, presque en chuchotant, comme un enfant pris en faute : « Je viens de Roumanie ». Je me souviens du sentiment de profonde tristesse qui m’envahit. Une sorte de résignation mélancolique, teintée d’un peu de honte à l’encontre de l’humanité tout entière. Qu’un homme, arrivé au milieu de sa vie, puisse encore se sentir coupable de son origine, en avoir honte. Le dire à demi-mots par peur d’éveiller des sentiments agressifs, dédaigneux. Par peur que cela enlève de la valeur à son humanité. J’en étais restée choquée, songeuse quelques temps. Si bien que je ne me souviens pas de comment nous nous étions séparés. (Et j’arrive à Paris Bercy dans 6 minutes.)

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