ONE SHOT#4 : PASSION CUNI

ONE SHOT, c’est un glanage de phrases, de conversations passées au filtre de la mémoire et de la nécessité du geste littéraire. ONE SHOT n’est pas ou peu retravaillé, c’est un geste spontané, avec toutes les fragilités que cela implique. ONE SHOT, c’est du documentaire fictionnalisé ou de la fiction documentaire, comme on veut.

PASSION CUNI
Adèle Haenel est la target de toute gouine qui se respecte en ce moment.
A. n’est plus avec J. mais avec G.V. – Tu déconnes ? Attends ma coloc’ bosse avec elle, je lui demande confirmation. – Alors ? – Purée, c’est vrai !!! Mais « off the record » pour le moment…
On a atteint un niveau de beaufitude, là, on devrait ouvrir un Bar PMU Queer.
Mêler désir et politique (désir politique / politique du désir toussa) ça fait partie de notre histoire, et j’aime bien que ça fasse partie de notre présent aussi je crois.
Le moteur libidineux de la lutte.
Il y a trop d’amour dans cette révolution, vraiment trop d’amour !
C’était bien de se voir. Je ne veux pas te faire souffrir. Je crois que je commence à tenir à toi.
Le futur sera lesbien ou ne sera pas.
PASSION CUNI

–  Tu crois qu’il y a un lien entre mon addiction pour les huîtres et ma passion pour les cunis ?

–  Hein?

–  Tu crois qu’il y aurait une corrélation possible entre mon addiction pour les huîtres et ma passion pour la pratique des cunnilingus ?

–  Oui, j’avais compris, merci. Heu… Non ?

–  Il y a quelques similitudes quand même, texturellement et gustativement parlant.

–  Hum, j’imagine que oui, dans un sens, la viscosité, le goût parfois… Mais mettre en relation

un acte sexuel avec l’ingestion d’un animal vivant, c’est pas hyper pertinent je trouve… Ni glamour.

–  C’est pas une question si non-pertinente que ça, la relation production de fluides du sexe féminin / fruits de mers a été pas mal investie, il me semble. D’ailleurs j’ai jamais compris pourquoi on parlait de moules, les huîtres, ça me paraît plus adéquat.

–  Oui, enfin attends, tu confondrais pas corrélation et causalité ?

–  C’est à dire ?

–  Et bien, tu peux aimer les huîtres, mais ne pas aimer lécher une moule, et inversement. Ou te dire que c’est parce que tu aimes bouffer des chattes que tu aimes gober des huîtres, et inversement. Mais l’un n’implique pas forcément l’autre. Tiens regarde ce meme par
exemple : il y est mis en parallèle le taux élevé de cancer colo-rectaux dans le Nord-Est de la France avec le pourcentage élevé de votes pour le FN. Or cela n’a pas grand chose à voir avec ça

–  RN.

–  … mais plus à voir avec une alimentation riche en charcuterie, pauvre en protéines et vitamines contenue par exemple dans une alimentation type méditerranéenne. Ou le fait que le nuage de Tchernobyl ne s’est, apparemment, pas arrêté à la frontière. Pourtant, quand tu mets côte à côte une carte « taux de vote FN »

–  RN

–  … « taux de cancer colo-rectaux » et « portée radioactive du nuage de Tchernobyl », tu constateras que là où il y a le plus de cancers, le plus eu de retombées radioactives après Tchernobyl, c’est aussi là où il y a le plus fort taux de votes F… RN. Pourtant, il y a t-il un lien entre ces trois éléments ? Un peu difficile à affirmer. C’est oublier une multitude de facteurs qui explique un positionnement politique global, histoire du territoire, situation économique et sociale, etc. Et d’ailleurs, un biais cognitif certain.

–  Nan, mais c’est des blagues pour se foutre de la gueule des complotistes, ce genre de rapprochement douteux…

–  Oui, mais cela ouvre des chemins de pensées dangereux. A l’inverse, du type : je me suis fait agressée par un mec racisé, donc tous les mec racisés sont des agresseurs. Etc, etc. ‘effet cigogne’, ça s’appelle, paraît-il.

–  Hum, là, on part plutôt sur l’idée que souvent dans la construction d’un discours argumentatif, l’expérience individuelle est rapidement considéré par universelle et fait loi pour l’individu qui l’exprime, non ?

–  Mais on digresse, là, on parlait cul, ce qui est vachement plus intéressant et tu pars sur la construction de la pensée.

–  Question de langue tout de même, non ? D’ailleurs, tu sais qu’il y a beaucoup plus de synonymes répertoriés et établis pour le sexe masculin que pour le sexe féminin ? Du genre, 1 pour 200 ? Mais bon, j’ai jamais été bonne pour retenir les chiffres, j’exagère sans doute un peu….

–  Attends, c’est vrai, ça quand j’y pense : Chatte, moule donc, foufoune, abricot… Je sèche.

–  Zoulette ?

–  Arf.

–  Et pour clitoris, t’as des synonymes qui te viennent ? J’ai genre « capuchon » mais c’est le terme médical non ?

–  Bouton de rose ?

–  Laisse le citoyen Kane là où il est !

–  Ça montre bien à quel point le sexe féminin est encore un certain impensé, et par extension, le désir féminin. Il n’arrive même pas à produire du langage.

–  Ne parlons même pas du plaisir féminin.

–  Heureusement qu’on est gouines, au moins, on est à la tête de la jouissance : «toujours ou très souvent » . 86%. Genre 20 points de plus que pour les femmes hétérosexuelles.

–  Mais les pauvres, il faut faire quelque chose pour elles !

–  T’inquiète, je m’y emploie.

–  Ah ah ah, tant que tu n’y laisse pas des plumes…

–  Yep. Ma pancarte pour la prochaine Pride sera quand même : « Chère Hétéra, je t’aime beaucoup -trop?- mais je ne suis pas à ta disposition pour faire du tourisme sexuel ou romantique. Bisous ! »

–  Ah ah ah, je valide. Cependant, les désirs, les inclinaisons, les attirances, sont-elles vraiment si tranchées que cela ? Ça va sans doute un peu plus loin que la simple question de genre, de sexe, de sexualité vécue ?

–  C’est un peu un paradoxe je trouve, dans le fait que pour les faire exister, nous devons identifier nos attirances, nos sexualités, nos identités de genre, comme un bloc plus ou moins monolithique par l’imposition d’un terme spécifique avec une définition assez peu fluide, et pourtant nous vivons dans nos expériences personnelles des expériences plus complexes, qui remettent sans cesse en question ces termes qui nous permettent cependant de rendre visible une autre possibilité de vivre ses genres et ses sexualités. Et donc de les protéger, de les rendre plus accessibles, aussi.

–  … Dit la meuf qui, il y a trois mois, se disait « une femme homosexuelle » et qui maintenant se dit « gouine ».

–  Oui, « gouine » pour moi fait plus de sens dans mon parcours de vie puisque c’est aussi une identité politique forte. Mais pour moi, ni « l’homosexualité », ni « l’hétérosexualité » n’existent en soi. C’est une construction politique née avec le capitalisme : le couple comme pierre angulaire de l’économie. Plus de maisons inter-générationnelles, la création d’une nouveau « marché », finalement, à chaque fois qu’un couple se marie, donc la nécessité de créer une identité de couple afin d’étendre son marché. Moins de mise en commun des ressources au sein des familles, plus de comportement économique individuel. Et donc plus de produits vendus, etc, etc.

–  Sale marxiste.

–  On avait dit, pas d’insultes! Et puis après tout, je suis pas chercheuse non plus, hein, j’essaye juste de comprendre comment le monde a pu en arriver là, à un moment, avec les ressources que j’ai à ma disposition.

–  Oui, enfin l’institution du mariage est bien plus vieille que la révolution industrielle, hein !

–  Bien sûr, et c’était souvent aussi pour des raisons économiques, et/ou de territoires, et bien entendu, religieuses. Mais les pratiques homosexuelles avant pendant après mariage ont toujours existé, n’en déplaise à tout ces gens qui préfèrent battre le pavé pour empêcher d’autres d’avoir une reconnaissance de leurs existences ou une équité de droits.

–  Et la sexualité des transgenres là-dedans ?

–  Je n’en fais pas assez l’expérience, bien que cela soit présent autour de moi, pour vraiment produire une pensée, une réflexion autour de cette question. Pour le moment, j’écoute les principaux et principales concernées, j’apprends d’elleux, de leurs expériences, ressentis. J’ai une bonne marge de progression encore sur la manière de ne pas blesser par l’humour et mes mégenrages. J’y travaille. Par contre, ce que je trouve intéressant, c’est que dans beaucoup de cultures pré-christiannique, voire pré-religion monothéiste, la possibilité que plus que deux genres soient présent est largement là. Je pense aux cinq genres chez certains Amérindiens, au fait qu’en Thaïlande, le fait d’avoir une personne transgenre dans sa famille est considéré comme une bénédiction et est valorisé socialement par exemple.

–  Nos sociétés occidentales et religieuses ont décidément fait beaucoup de mal.

–  D’ailleurs, tu sais que la prochaine manif de La Manif Pour Tous est le 8 mars ?

–  Oh ! Ils se positionnent décidément sur toutes nos dates.

–  En effet. Il va falloir faire quelque chose…

–  En effet.

–  En effet.

PASSION CUNI
[CARNET 11/01/20 00 :01 état d’ébriété : avancé]
(…)
Le premier des combats est celui du langage, et personne ne parle plus la même langue.
(…)
L’envie de toi m’envahit de nouveau. Peut-être parce qu’il est impossible maintenant de vivre cette envie, peut-être parce que jusqu’ici, elle n’est que chimère, idée, concept que je me plais à explorer, seule, dans mon propre espace, sans cette confrontation, cette négociation à l’autre. C’est aussi pour cela que je te demandais où tu étais, dans le dialogue et/où le désir. De quel endroit tu me parlais vraiment. Ma réflexion au temps [du désir] est forcément liée à celle sur les espaces, ceux que l’on se créé, ceux qu’on explore, ceux qui nous sont nécessaires. D’où le corps, toujours, premier espace à habiter, à apprivoiser. Et le vrai dialogue, le vrai dans le sens, le seul honnête et sincère, celui qui ne peut pas mentir, parce qu’il reste le seul à habiter malgré tout. On peut être un fantôme dans son propre corps, ne pas s’y ancrer, ne jamais l’habiter pleinement. Mais d’une manière ou d’une autre, quelque soit la manière dont on l’appréhende, quelque soit les limitations qu’on y subit, les violences qui lui sont exercées, il est notre seul habitat autonome. Nous sommes toutes des escargots (hermaphrodites) nous portons notre enveloppe avec nous. La question de l’enveloppe d’ailleurs. Tous ces « moi-peaux », je ne me souviens plus qui a parlé en premier de cela, que nous construisons autour de nous pour ne pas nous laisser atteindre. Toutes ces stratégies de défense des êtres sensibles que nous sommes. Toutes ces couches à déchirer à chaque fois que nous créons les possibilités d’un dialogue, d’une relation. Comment arriver à entrer en résonance avec ce « moi »

profond de l’autre ? Comment s’accorder sur cette vibration, commune au moment m, celui du temps partagé, pleinement ? Mais peut-être que de la même manière qu’on peut ne pas habiter son corps, on peut ne pas habiter son temps. Ne pas être maître de son temps. Ne plus se rendre compte des secondes qui s’égrènent, inexorablement, vers la fin de tout, et, avant ça, la fin de nous.
(…)
PASSION CUNI

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