Nouvelle du dimanche #2

NATHALIE

« Merde, merde, merde.» Elle faisait les cents pas devant la porte qui donnait sur la scène. Tirant fébrilement sur sa cigarette, arrachant méthodiquement ses cuticules avec ses dents, elle regarda une énième fois son Smartphone, dans l’espoir d’avoir reçu un mail, un sms, un appel manqué, une trace d’un contact, un signe de vie. Elle prenait cependant grand soin de cacher son agitation, allongeant ses pas, elle les gardait réguliers, pour donner l’impression d’attendre sans attendre, de passer le temps avant que l’événement ne commence, feindre un calme concentré. Le filtre de sa cigarette, perlé du rose d’un rouge à lèvres -qu’elle n’avait pas choisi- d’un côté, et du noir du plastique brûlé de l’autre, pendait depuis quelques temps déjà au bord de sa lèvre, jusqu’à ce que le goût acre du filtre brûlé la sorte du tumulte de ses pensées. Instinctivement elle alluma une autre de ses longues et fines cigarettes, et sourit intérieurement lorsqu’elle prit conscience de son geste. Ça y est, elle était devenue elle, elle en était sûre maintenant. Un jeune homme avec un badge autour du cou s’approcha, elle l’avait déjà croisé plusieurs fois sur le site de l’évènement, sa démarche lascive et son bon mètre quatre-vingt-dix , voire peut-être même ses deux mètres, le démarquait des autres, tous si affairés, un peu angoissés de la suite, il n’était pas certain que ces rencontres littéraires aient encore lieu l’année prochaine.

– Alors, c’est bon, votre amie a pu vous envoyer vos notes ?  

Il se tenait proche d’elle, à cette distance qu’elle avait appris à reconnaitre au fil des ans, comme celle de personnes profondément intéressées par elle, intéressées par un rapprochement « d’ordre intime » comme aimait à appeler D. les envies sexuelles dont elle faisait l’objet. Elle savait qu’elle était belle, enfin ce n’était peut-être pas tant son physique qui assujettissait les gens qui la rencontraient, mais sa voix, une voix profonde et aérienne à la fois qui semblait hypnotiser chacun de ses interlocuteurs, ceux-là même qui osaient enfin, après un ou deux verres de vin en trop, lui murmurer à l’oreille leurs envies primaires, leurs besoins de la soumettre à leur tour, d’être l’objet de leurs pulsions les plus secrètes, les plus inavouées. Elle se tourna vers le jeune homme et le regarda droit dans les yeux, avec l’assurance de ceux dont l’angoisse transcende les gestes. Le jeune homme eut un léger tressaillement, ce qui l’a fit sourire intérieurement.  

– Non, toujours pas. Mais je lui ai aussi donné l’e-mail de l’évènement pour qu’elle puisse éventuellement vous l’envoyer à vous directement. Seriez-vous assez gentil pour ensuite l’imprimer et me l’apporter, si la table-ronde a déjà commencé ? 

– Oui bien sûr, je vais tout de suite voir si nous avons reçu quelque chose. Une chance que votre amie ait une sauvegarde! 

– Oui, une chance… Elle se fendit d’un sourire confiant, ce qui fit de nouveau tressaillir le jeune homme. Il partit d’un pas plus pressé qu’à l’ordinaire. Mais au fond elle angoissait, elle le savait, elle ne pouvait pas improviser, c’était un nouveau livre, elle ne pouvait pas dire ce qu’elle en voulait, cela faisait partie de son contrat. Mais D. n’était pas joignable, depuis trois semaines maintenant et elle avait accepté à la dernière minute cette table-ronde sans l’avoir consultée, d’habitude elles répétaient toujours ensemble avant des événements publics, anticipant toutes les questions possibles, du public, des éditeurs, des confrères et consœurs. Jusque-là rien ne les avait surprises, la capacité de D. à se mettre dans la tête des autres était impressionnante et elle-même était assez habile pour faire dériver la conversation sur un autre sujet lorsqu’elle se sentait coincée.

Quand elle avait accepté le contrat, elle l’avait surtout fait par manque d’argent et de perspectives. L’annonce sur le site dédié aux offres d’emploi pour « comédiens crève-la-faim » comme les appelaient parfois avec mépris les gens du métier, l’avait tout de suite intriguée. « Cherche comédien ou comédienne pour un travail de représentation dans le milieu littéraire ». Pas plus d’infos ,autre qu’une adresse mail jetable, ne laissant aucune possibilité de la relier à un nom, un profil, une personne physique. Ces précautions, cette confidentialité avait attiré son attention, et n’hésitant pas plus que de quelques secondes, elle avait répondu par un mail assez standard, ne sachant pas quelle direction, quel angle d’approche adopter, se bornant à un trois paragraphes listant ses compétences et expériences, soulignant son envie de changer de milieu, tout en restant dans son domaine. Elle avait reçu seulement quelques heures après une réponse tout aussi anonyme, l’invitant le lendemain à un entretien dans un bar d’un village à plus d’une dizaine de kilomètre de là où elle habitait, et elle emprunta la voiture d’un ami pour s’y rendre. L’ami en question s’était un peu inquiété de cette entreprise. Il est vrai que le peu d’informations dont elle disposait ne lui permettait aucune vérification en amont, le village était assez isolé, vraisemblablement sans couverture réseau, comme souvent dans les environs, et les pensées inquiètes de son ami l’accompagnèrent tout le long du trajet. Mais après tout elle n’avait rien à perdre, si ce n’est le plein d’essence qu’il lui avait avancé (à rembourser quand tu pourras, je ne suis pas à ça près pour le moment) et il n’y avait rien contre quoi elle ne soit préparée, pensait-elle alors. Elle n’avait même pas de quoi joindre la personne qu’elle allait rencontrer, aucune information sur son genre, son apparence, son état civil. « Au pire, j’aurais fait une belle promenade » se dit-elle, regardant, lorsque la route le permettait, le paysage semi-montagneux qui l’apaisait, lui rappelait les routes de son enfance. Elle arriva au village et se gara sur l’unique parking de la place de l’église, place où se trouvait le bar où elle avait rendez-vous. Elle entra dans le bar et s’assit à une table, d’où elle pouvait voir l’entrée ainsi que le reste de la salle, vide, mis à part quelques hommes accoudés au comptoir. Un silence accompagna son entrée pourtant discrète, et elle sentit qu’on la scrutait encore quelques temps, jusqu’à ce que, presque d’un seul mouvement, tous les hommes se levèrent et quittèrent le bar, saluant sans un mot le tenancier derrière son comptoir. Celui-ci ramassa lentement les verres vides, puis disparu à son tour derrière le rideau de perle qui cachait son arrière-boutique. Nathalie avait observé ce manège sans lever les yeux de la table devant elle, consciente qu’elle avait pénétré un territoire où elle n’avait aucun droit, même pas celui de demander une consommation, un territoire dont les gardiens se cooptaient tacitement de génération en génération et dont l’instinct de conservation était si palpable que les étrangers savaient avant même d’y entrer qu’ils n’y étaient pas vraiment les bienvenus. Le rideau de perle s’agita de nouveau, et une femme d’une cinquantaine d’années fit son apparition. Les cheveux remontaient en un chignon dont des mèches s’échappaient sans aucun contrôle. Le visage était fin, et une certaine harmonie paraissait jaillir de ses traits, une harmonie et un apaisement qui fit aussitôt penser à Nathalie à une bonne sœur de son enfance, dont l’illumination mystique semblait pouvoir se lire sur le visage.

– Vous êtes Nathalie ? Dit-elle en s’avançant vers elle, sans paraître attendre une réponse. Il ne devait pas souvent y avoir de visites dans le coin, se dit Nathalie. Elle avait peut-être pensé tout haut, parce qu’avant même qu’elle n’ait pu répondre, la femme enchaîna : Nous ne recevons pas tellement… d’étrangers ici. Il semblerait qu’il n’y ait pas grand-chose à visiter. Elle fit une pause pendant laquelle elle sembla examiner Nathalie attentivement, et celle-ci resta silencieuse, elle pressentait que ces quelques instants d’observation étaient cruciaux pour la suite des évènement.

– Qu’attends tu de cette rencontre ?

Nathalie fut surprise. Pas tellement par le tutoiement, une familiarité qui était de mise dans son milieu. Mais ce n’était pas vraiment une question à laquelle elle s’était attendue. La femme, dont elle ne connaissait toujours pas le nom, s’était reculée sur son siège les bras croisés, et la regardait attentivement, une lueur espiègle au fond des yeux.

– Des informations, je suppose. L’annonce ne dit pas ce dont il s’agit exactement. J’aimerais… j’aime aller au bout de ma curiosité, et on peut dire que votre annonce a piqué la mienne. « Piquer ma curiosité » Nathalie détestait cette expression, sans vraiment savoir pourquoi.

– Et un travail n’est-ce-pas ?

Nathalie se tut. Elle baissa les yeux vers ses mains, et se rendit compte qu’elle avait commencé machinalement à faire tourner son pouce autour de son majeur, signe de sa nervosité.

– Oui, un travail.

La femme la regarda encore un petit moment, silencieuse. Les mains posées sur ses genoux, le dos bien droit, elle ne laissait rien paraître de ses pensées.

– Et bien ce n’est pas un travail que je vais te proposer. C’est plus que ça. C’est une vie que je t’offre. Ma vie.

Comment ça ? Nathalie commençait à sentir un vertige l’envahir.

– C’est le rôle le plus total, le plus complet que tu ne pourras jamais t’être vu offrir. Je ne t’ai pas invitée par hasard. J’ai eu la possibilité de faire quelques recherches sur toi. C’est fou comme de nos jours, il peut être si facile de retracer le parcours d’un individu après quelques clics. Tu es à la recherche de quelque chose, de l’expérience totale, celle qui transformerait ta vie, ton art. Je t’offre cela. Le plus grand rôle d’interprétation. Le plus beau, le plus fragile. Celle de jouer une autre, de créer une autre. Il y aura évidemment quelques sacrifices à faire. Mais tu ne créeras plus, tu seras l’œuvre, tu n’abandonneras plus chaque soir, le personnage que tu as mis si longtemps à façonner, tu le soustrairas au temps et à l’espace de création. Je t’offre la création d’un personnage qui mangera, bougera, chiera, baisera en même temps que toi. »

Nathalie tressaillit à ses derniers mots, crus, qui ne collaient pas au reste du discours, grandiloquent, presque dangereusement grandiloquent lui semblait-il. Elle ne comprit d’abord pas. C’était quoi, offrir une vie ? Elle avait seulement répondu à une annonce un peu vague, la veille. Nathalie se sentit tout d’un coup observer la situation d’au-dehors, comme propulsée à la fois dedans et dehors. La mise en scène autour de cette rencontre, Nathalie la comprenait bien, la pièce se déroulait sous ses yeux, elle y prenait part et pourtant cette phrase, plus que le reste, l’avait mise dans un état de perception modifiée, tous ses sens aux aguets « ça signifie quoi, offrir une vie, offrir un rôle, celui d’une vie ? »

Nathalie ne se souvint pas de ce qui arriva ensuite. Mais d’une manière ou d’une autre, elle avait accepté. D. avait certainement touché là un nerf sensible. Quand Nathalie y repensait, elle ne se demandait jamais pourquoi elle avait accepté, mais comment. Le pourquoi lui était évident. Elles avaient ensuite passé deux semaines ensemble, discutant des moindres détails. Chaque situation possible. Les gestes, les postures, la voix, les rires. La cigarette, ou pas. Elles dormaient peu, pas le temps, les premières apparitions publiques approchaient. Quand son ami était venu récupérer sa voiture, ils n’avaient presque pas parlé. Il avait compris d’instinct que quelque chose s’était passé. Il l’avait prise dans ses bras, regardée longuement dans les yeux, conscient que c’était certainement la dernière fois.

Un raclement de gorge artificiel la tira hors de ses souvenirs, et elle mit un peu de temps avant de se resaisir. Avant de revenir dans la peau de son personnage. Dans la peau de cette écrivaine dont chaque livre ouvrait de nouveaux débats dans la scène littéraire et parfois perçaient jusqu’à la sphère publique. Respectée pour son art, et sa personne aussi. Une aura qui avait l’avantage de tenir un grand nombre de personnes à distance. Seule l’éditrice était au courant de la supercherie ; de ses ancien.ne.s ami.e.s, Nathalie avait coupé tout contact. Peu pourraient de toute façon, la reconnaître, la transformation était saisissante. Le raclement provenait de la gorge du jeune homme :

– La table-ronde va bientôt commencer, je dois vous demander de rejoindre la scène. En fait, nous sommes déjà un peu en retard… énonça-t-il timidement. Vos consoeurs sont déjà sur scène.

 

– Très bien, je passe aux toilettes et les rejoins.

Elle rentra dans le bâtiment sans lui laisser la possibilité d’ajouter quoi que ce soit. Le contraste lumineux avec l’extérieur la fit vaciller un peu, mais elle continua d’un pas décidé vers les sanitaires sous la scène. Elle ferma le verrou et se campa devant le miroir, regardant son reflet droit dans les yeux. Elle inspira plus d’une fois, profondément, jusqu’à ce qu’elle sente l’assurance revenir au fond de ses yeux. Elle sortit, monta les escaliers sur la scène de sa démarche chaloupée, et rejoint son siège, regardant droit devant, tout autant pour éviter de se laisser éblouir par les projecteurs que de croiser le regard des personnes présentes sur scène. Elle s’assit, croisa les jambes et posa enfin son regard à la ronde, sourit à ses consoeurs et au journaliste qui animait cette table-ronde. Celui-ci commença immédiatement à parler et introduisit chacune d’entre elles. Au moment où il arriva à Nathalie, le jeune homme traversa la scène un paquet de feuillets à la main. Il esquissa un sourire en les remettant à Nathalie et repartit, toujours courbé.

Les feuilles scannées dans les mains, Nathalie respira de nouveau librement. Elle ne s’en était pas rendue compte, mais pendant tout ce temps, elle avait presque retenu sa respiration. Un message laconique était écrit à la main sur la première page : « Désolée, absence. Appelle-moi. D. ». Rassurée, elle parcourut rapidement le feuillet. Le spectacle pouvait commencer.

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