Nouvelle#2

C’est une nouvelle écrite suite à un concours d’écriture de Lyon 2, sur le thème de « identité perdue, identité retrouvée » que je n’ai malheureusement pas finie à temps… Mais la voici!

Elle n’avait pas tout de suite ouvert la lettre. Ça lui paraissait absurde, maintenant, mais elle avait soudain eu peur que ce soit lui. Elle avait donc laissé la lettre au milieu des autres, des factures et des publicités pour la plupart, sans y prêter attention plus longtemps. Elle était rentrée chez elle pour manger entre midi et deux, et alors qu’elle surveillait l’oeuf dans la casserole d’eau frémissante, debout devant sa gazinière, elle se reprocha d’avoir voulu prendre le courrier. D’abord, elle n’avait pas le temps de s’en occuper mais elle savait qu’elle allait y penser toute la journée, qu’elle l’ouvre ou qu’elle ne l’ouvre pas, cette lettre. Elle n’avait pas reconnu son écriture, mais à bien y réfléchir, elle ne savait pas du tout comment il écrivait. Ça lui semblait étrange, mais elle ne l’avait jamais vu écrire, ni carte postale, ni post-it, il n’avait laissé aucune trace écrite de lui, rien. Sa poitrine lui fit mal, et elle dut inspirer plusieurs fois profondément pour se libérer un tant soi peu du poids qui l’enserrait. Elle se répéta son mantra depuis plusieurs semaines déjà. « Ne pas pleurer, ne pas pleurer, ne pas pleurer ». Au travail, dans le métro, dans un bar avec des amis « Ne pas pleurer, ne pas pleurer, ne pas pleurer ». Dans sa salle de bain, dans son lit le matin. « Ne pas pleurer, ne pas pleurer, ne pas pleurer ». Elle retourna soudain vers la commode dans l’entrée où elle avait déposé le courrier, et n’y tenant plus, décacheta avec rage l’enveloppe contenant la lettre, la lettre de Sammy, elle en était sûre à présent.

La première chose qui la frappa, c’était les traces de larmes sur la lettre. Des trainées d’encre noire parcouraient le papier, un papier un peu vieillot, d’une qualité comme on en fait plus. Julia savait apprécier la qualité d’un papier au toucher, de par son métier. Et c’était le papier d’une lettre qui disait clairement son importance. On l’avait choisi avec soin, on voulait que cette lettre soit conservée, longtemps.

 Julia,

je ne sais pas si cette lettre te parviendra. Je ne sais pas si tu as pas même changé de nom de famille. Je ne sais même pas si je peux encore t’appeler Julia. Parce que je sais que tu n’es plus Julia.

Julia s’arrêta net de lire. Elle observa un moment la lettre sans la lire. Elle essaya de se plonger dans ses souvenirs. Quelqu’un qui devait lui avoir fait du mal peut-être, qui devait se faire pardonner. A part Sammy, elle ne voyait pas. Le vide à l’intérieur d’elle l’aspira, et elle fondit en larmes. Le salaud ! Il l’avait quitté comme ça, un matin, alors qu’ils parlaient encore la vieille du prénom de leurs enfants. Sammy, comme à son habitude, enthousiaste, inventant des vacances à la mer, des week-ends à 4 dans leur appartement parisien, trop petit, mais tellement, tellement eux. Ce n’était pas que sa présence qu’il avait dérobé à son cœur. C’était aussi leur avenir, son avenir, ses aspirations à elle avec lui. Elle failli froisser la lettre de rage. Se retint. Cette lettre ne lui était pas destinée. Elle regarda fébrilement sur l’enveloppe « Julia Sommer ». C’était bien son nom pourtant. Cela la frappa de nouveau. Mais oui, elle avait un couple de voisins, en concubinage dont l’homme s’appelait Sommer. Ils en avaient plaisanté lors de son déménagement. « Ha, bon, mais moi qui croyait être l’unique Sommer sur la rive droite de la Seine ! Voilà qu’on est deux ! ». Mais sa copine, comment elle s’appelait déjà? En tout cas, ce n’était pas Julia, ça c’est sûr, mais … Oui, Mathilde. Elle ne les croisait que très peu, des horaires de vies différents, mais ils étaient bien seulement deux dans leur appartement, elle les voyaient parfois le soir, de l’autre côté de la cour, par la fenêtre de la cuisine. Ils recevaient beaucoup, des gens très différents, quand Sammy était parti elle les avait presque jalousé d’être autant entouré, autant plein de vie autour d’eux. Avec Sammy était parti le peu d’amis qu’ils avaient, trop occupés par leurs nombrils pour pouvoir comprendre la souffrance de Julia. Et ses amis à elle habitait en province loin d’elle, occupés dans leurs propres vies, compliquées parfois. Elle continua à lire la lettre. A mesure qu’elle avançait dans sa lecture cela lui devenait de plus en plus clair.

[…] Parce que j’ai honte Julia. J’ai honte de ce que j’ai pu te dire, de ce que j’ai pu te faire. Ou plutôt de ce que je n’ai pas fait, pas su dire. Tu avais besoin de moi, comme moi j’avais besoin de toi, et j’ai juste claqué la porte pour ne pas t’entendre me le dire. Je n’ai pas compris, en fait. J’avais l’impression que ce n’était pas juste, que ce n’était pas bien. J’étais en colère, au fond, que tu puisses me faire ça. J’ai été assez égoïste pour penser que cela avait un quelconque rapport avec moi. C’était d’une femme que j’étais tombée amoureuse et je n’arrivais pas à comprendre ce besoin que tu as eu de ne plus l’être, femme. Je n’ai pas compris que cela faisait longtemps que tu ne te sentais pas comme telle, que ce n’était pas entièrement toi, et qu’il te fallait devenir toi-même. Devenir visiblement ce qu’au fond de toi, tu as toujours été. […]

Julia pleurait à nouveau sans s’en rendre compte. Les larmes coulaient le long de ses joues et lui réchauffait le visage, ses yeux rouges. Elle avait depuis longtemps oublié l’heure de retourner au travail, et l’œuf dans la casserole. Elle se précipita dans la cuisine, éteignit la gazinière. Heureusement, il restait un peu d’eau dans la casserole. C’était donc ça ! Son voisin, le beau voisin avec le même nom de famille qu’elle, le voisin qu’elle aimerait bien croiser plus souvent dans l’escalier -elle en plaisantait même avec ses collègues de bureau- ce voisin là avait été une femme. Il avait été une Julia Sommer. En contemplant son œuf au bord de l’explosion dans la casserole, elle éclata d’un grand rire. Oui, elle aurait pu le savoir. Des petits signes : des chuchotements des vieilles voisines sur le passage du voisin, des éclats de voix une fois, où Julia était intervenue, où elle avait entendu des mots qu’elle n’avait pas compris. Une conversation du couple entendu par mégarde dans la cour. Elle devrait appeler Sammy pour lui raconter, il adorerait cette histoire ! Son rire s’arrêta net. Non, c’est vrai, elle ne pouvait pas appeler Sammy pour lui raconter. Puis elle eut honte d’elle-même tout à coup. Qu’est ce qui lui permettait de trouver cette histoire drôle ? C’était aussi drôle que le fait que Sammy l’ai quittée du jour au lendemain, qu’il l’ait laissé en plan sur les rails de leur vie, presque sans explications, sans droit de réponse. La femme qui écrivait cette lettre avait aimé elle aussi. Profondément, à en juger par le nombre de pages que contenait cette lettre. Elle avait souffert, elle aussi, s’était sentie trahie, et n’avait pas su comprendre. Julia se demanda alors, est-ce-que c’était ça, avec Sammy? Qu’elle n’avait pas vu qu’il changeait? Qu’il ne pouvait pas rester, si il voulait devenir ce qu’il avait toujours été, au fond de lui? Elle l’avait croisé par hasard quelques semaines après leur rupture. Il ne l’avait pas vu, et elle l’avait trouvé changé, beau, encore plus beau qu’il ne l’avait été du temps où ils étaient ensemble. Avec cette douceur, magnétique, et toujours cette brillance au fond des yeux. Il avait enfin obtenu un rôle dans une pièce, dirigée par le metteur en scène avec qui il avait toujours voulu un jour travailler. Et dans ce bar, ce vendredi soir là, il paraissait plus présent à lui-même qu’il ne l’avait jamais été. Elle n’avait pas dormi de la nuit, après ça. S’était sentie bête, profondément trahie, l’avait haït. Maintenant elle se disait que c’était peut-être égoïste de sa part. Qu’elle n’avait rien voulu voir venir, mais que depuis des mois il était malheureux avec elle. Et elle ne voulait pas y croire, elle ne voulait pas le voir. Elle l’avait gardé, emprisonné le plus longtemps possible, en elle. Sans lui laisser la possibilité de s’épanouir. Elle prit une profonde inspiration. Jeta directement la casserole dans la poubelle. Retourna dans le salon vers sa liseuse où la lettre gisait encore. La remis dans l’enveloppe. Le soir était tombé, entre temps, et elle n’avait aucune idée de combien de temps elle avait pu passer à pleurer sur cette lettre qui ne lui était pas adressé. Un poids semblait s’être envolé de sa poitrine. Elle prit une veste, la lettre et regarda rapidement par la fenêtre si il y avait quelqu’un chez les Sommer. Leur salon était allumé. Elle descendit rapidement l’escalier, s’engouffra dans la cour et remonta jusqu’au deuxième étage. Là, elle s’arrêta, hésita un instant. Et puis, dissipant ses doutes d’un geste confus de la main, elle sonna. Et attendit.

Je ne t’ai pas aidée, je n’ai pas pu t’accompagner dans ce voyage vers toi-même. J’espère que tu pourras me pardonner. Pardon. Je te demande pardon. Je ne sais pas comment terminer cette lettre. Peut-être tout simplement, en espérant que tu vas bien. Que tu as enfin réussi à être entièrement la personne que tu étais, merveilleuse, celle que j’ai connue.

J’aimerai que l’on se revoit, si tu le permets. A nouveau, comme avant, les amies que nous étions.

Ta Tara.

Nouvelle#1

La glâneuse

Alors que je me dirigeais vers le quai Saint-Vincent un dimanche après-midi, acheter avec de l’argent que je n’avais pas des bouquins que je ne lirais pas, je tombais sur une scène incongrue. Au bout du quai, au niveau du pont Bonaparte, les éboueurs avaient rassemblé les caisses en bois échouées du marché. Je me tenais sur le terre-plein central attendant que le feu passe au vert. Une dame d’un âge moyen, grande et fine, orange des pieds à la tête, essayait désespérément de faire tenir deux caisses de bois sur le porte-bagage de son vélo. Une danse comique s’ébaucha alors entre cette femme, ces deux caisses et son vélo. Tantôt une caisse lui échappait, tantôt le vélo. Quand la caisse n° 2 était enfin rentrée dans la caisse n°1, le vélo tombait, et c’était le tour de la caisse n°2 dès que le vélo était à nouveau debout. Quand, enfin, tout ça tint dans un fragile équilibre, la dame se redressa avec un air triomphant et s’échina ensuite à attraper les oranges dans les caisses, les laissées pour compte du marché. Le feu n’était plus rouge et je traversais le plus lentement possible afin de continuer à regarder ce ballet hypnotique. Il paraissait se dérouler au ralenti sous les regards des passants, tous aussi intrigués que je l’étais. [J’imaginais déjà le teasing à la Zone Interdite, qui, pour ceux qui ne connaissent pas, est une émission qui fait du sensationnel avec du très ordinaire, exploitant au passage des clichés humains digne des années 80, et pourtant, dans les années 80, il y a eu du bon aussi… Je cherche encore]. La femme tenait d’une main son vélo et dans un grand effort, voire un grand écart, essaya d’attraper les oranges. Elle en attrapa une, deux, trois (j’étais presque arrivée au bout du passage piétions) et à la quatrième, elle tira un peu trop fort sur le guidon du vélo, si bien qu’il tomba, détruisant ainsi le fragile équilibre constitué entre sa main gauche, sa main droite, ses caisses, les oranges dans les caisses et son vélo. Des passants se précipitèrent pour l’aider, et toujours souriante, elle déclina avec entrain un peu comme si ce numéro d’équilibriste n’était un numéro que pour elle et que cela ne devait concerner personne d’autre. Je continuais ma route en souriant (ce qui était bien parce que jusque là je tirais une gueule de bois de 6 pieds de long).

Je réfléchissais aux marchés, au gaspillage, tout en évitant le jet rageur des éboueurs. Ça me rappela un épisode survenu quelques années auparavant. Ça devait aussi être un dimanche, en tout cas le week-end et je prenais le métro à Perrache. Je m’assis, observant discrètement les gens [c’est toujours quelque chose de très instructif]. A l’arrêt Ampère monte une très vieille dame, les cheveux sales mais secs, le corps enrubanné dans des couches de vêtements aussi divers qu’ils avaient été multicolores il y a certainement quelques années de ça. Ses traits étaient réguliers et ses rides lui donnaient malgré tout un air de femme sans âge mais que la vie avait dû un peu malmener. Je me décale d’un siège pour lui laisser la place réservée aux personnes à mobilité réduite [comprenez les vieux, parce que quand on est jeune et à mobilité réduite, personne ne vous laisse sa place, faut pas déconner, vous avez la chance d’être jeune]. Elle me sourit en s’asseyant aussi gracieusement qu’une danseuse du Bolchoï. Je lui souris en retour, ce qu’elle dû prendre comme une invitation à discuter (je n’étais pas contre, à l’époque, je trouvais les gens intéressants) et elle me demanda :

– Qu’est ce que vous vous êtes fait, au bras ? (Je portais une attelle au poignet droit)

– Oh ça, une longue histoire. Elle dû comprendre que c’était une histoire que je n’avais pas envie de raconter, parce qu’elle se détourna immédiatement avant de reprendre :

– En tout cas c’est gentil de m’avoir laissé la place, où allez-vous ? Son envie de parler débordait de ses lèvres, comme un trop-plein de silences qui devait être brisé, immédiatement.

– Je vais rejoindre des amis qui travaillent au marché de la Croix-rousse.            

– Ah le marché de la Croix-rousse. Elle eût l’air songeuse et me dit comme sur le ton de la confidence : J’y allais souvent avant. Maintenant je vais sur les quais Saint-Vincent, vous connaissez ce marché ?

– Non, je n’y suis jamais allé, je ne suis pas vraiment de Lyon. Mais il n’est pas fini, à cette heure-ci ? Il devait être dans les 15h.

– Non justement, c’est la bonne heure.

Les haut-parleurs annoncèrent d’une voix suave l’arrêt Bellecour et la dame se releva prestement. On aurait dit une duchesse russe déchue. Dans un souffle, d’un ton mi-coupable, mi-amusée, les yeux pétillants de bonté elle continua :

– Parce que je suis une glaneuse, vous voyez ?

Et elle disparut entre les portes du métro en me disant au revoir dans un sourire.

Une glaneuse. Ce mot m’évoqua un temps révolu, le temps de la Bohème sur les buttes Montmartre, du bateau-lavoir et des poètes-peintres-artistes maudits. C’était un tableau aussi mais je ne me souvenais pas de qui [Entre temps, j’ai eu accès à l’internet et j’ai pu regarder : c’est Millet]. Je souris en mi-teinte en m’imaginant sa vie, dure, seule avec elle-même et les souvenirs et les regrets d’une vie bien remplie. Et je me dis que les anciens, eux, connaissaient sûrement les secrets de la vie, qu’ils avaient su bien avant nous, que la Terre s’épuisera, comme ils se sont épuisés eux aussi.

Comme le jour et la nuit

Je confonds les jours les nuits

vais chercher les petites morts au fond des verres

les vérités

les vers du nez

les diablotins

dansant en vain

toutes les douleurs

des trop-de-cœurs

Puisqu’il faut bien

sortir

les trop-pleins

les haut de cœurs

et toutes ces peurs

qui s’infiltrent au fond

des coins sombres sans noms

au bout des artères

de nos cerveaux mortifères

Alors nous mourrons à petits feux

éteignant un à a un les projecteurs

qui balaient nos cœurs

Parce qu’il n’y a plus de raisons

de combattre sans faim

sans attaches sans accroches

cette société crève-la-fin

et que nos rêves se délitent

au rythme des pompes à fric

et du battage médiatique

des scandales politiques

Peut-être un jour

nous nous lèverons

Peut-être un jour

nous prendrons

les armes de nos ancêtres

pour de victimes devenir bourreau

de ceux qui hier

pensait nous diriger de haut

nous écraser impunément

pour n’élever que leurs enfants

et créer les monstres de nos sociétés

qui avec des ceintures

vont exploser.

Laissons nous le droit de dire non

et de dessiner ensemble

les contours de notre idéale société

Liberté, j’écris ton nom

avec le sang encore hier frais

des victimes-bourreaux-innocents

sur les matraques des bien-pensants.